Poème au jour à l’envers
Je ne dors pas la nuit.
Je m’endors au matin. 
Je me sens mieux la nuit
c’est comme ça.
La nuit
Etre dans la rue devient presque une chance.
Quand il a une maison
un enfant de mon âge ne peut pas connaître la nuit
Ses parents ne le laissent pas sortir le soir.
Il a tout ce que je n’ai pas.
mais moi
je possède la seule chose qui lui manque
La liberté de vivre la nuit.

Le jour je suis un enfant des rues
la nuit je suis un enfant dans la nuit.
Je ne sais pas comment expliquer
c’est différent.
Les yeux me regardent et les bouches me parlent
autrement
Les yeux et les bouches du jour
voilà mon problème le plus grand.
Nous
les faxxman
Le jour on nous engueule, on nous insulte, ou
ce qui est pire encore
on nous fait la morale.
Les regards se posent sur nous comme sur des rats.
On finit toujours par se voir nous-mêmes
avec ces regards-là.
Nos fringues nulles, notre crasse, nos plaies
tout ça
nous fait mal
par les yeux.

La nuit
les hombres, les saay-saay, les boss
tous les types sont gentils
ils sont tous bourrés
ils nous regardent comme de vrais enfants
on ramasse pas mal d’argent
ils lâchent n’importe comment le fric
qu’ils agrippent minutieusement le jour.

Et puis, c’est plein de putes
avec des robes en peau de fesse.
Elles parlent avec nous
elles nous appellent par nos noms.
Moi, je sens mon corps qui remonte.
Le jour, je sais bien que je n’aurai pas de bol
que tout sera compliqué
dur.

La nuit
c’est la revanche gaie
c’est le jour à l’envers.
Comme ma vie.
 

Ibrahima Konaté
« L’envers du jour »
(Mondes réels et imaginaires des enfants errants de Dakar
(Editions Leo Scherrer)
Sous la direction de Jean Michel Bruyère

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